Arrestations massives de jeunes gens dans la région anglophone…

Par Achille Mbembe

Le moment approche, et il faudra bientôt tirer avec davantage d’énergie et de clarté la sonnette d’alarme. Alors qu’à Yaoundé le satrape fête au champagne son anniversaire (84 ans dont 35 au pouvoir !), la répression dans l’ex-Cameroun occidental ne cesse de s’intensifier, ainsi que l’attestent les arrestations massives de jeunes gens dans la plupart des localités de la région. Il va sans dire que le gros de ces arrestations et détentions sont arbitraires. Les prévenus ne bénéficient d’aucun accès à des avocats. Les familles n’ont aucune idée du lieu où ils sont convoyés. L’on sait quelles sont les conditions objectives qui prévalent dans les maisons d’arrêt et autres lieux d’incarcération au Cameroun – conditions au sujet desquelles il existe maints rapports rédigés par diverses organisations de défense des droits de l’homme. Pour la plupart des jeunes pris dans les rets de la police, de la gendarmerie et des forces spéciales, l’expérience risque d’être profondément traumatisante. Tout, de surcroit, se passe à huis-clos, alors que les services Internet ont été coupés.

Tous les ingrédients se mettent donc progressivement en place pour que l’on assiste, dans les mois qui viennent, à une escalade et à un engrenage sans possibilité de retour. Car jusqu’à récemment, les tendances sécessionnistes étaient minoritaires. Beaucoup de militants agitaient la sécession à la façon d’un spectre – histoire de se faire entendre. Davantage de répression ne fera que leur donner raison. On sait en général comment ces choses se mettent en branle. Une communauté articule des griefs que nul ne veut entendre. Puis de guerre lasse, la surenchère s’installe et la répression aidant, surenchère et jusqu’au-boutisme finissent par prévaloir. Mais très peu savent comment dénouer de telles situations une fois qu’elles empruntent leurs logiques propres. Malgré maints avertissements et appels à la sagesse, le Cameroun est donc en passe de plonger dans un immense trou les yeux passablement ouverts. Car, qu’espère-t-on accomplir en ramassant à la pelle des centaines de jeunes désoeuvrés ? Soumettre par la force, les ratissages et l’intimidation une population qui prend conscience de son statut subalterne au sein de la République et ne se prive plus de le dénoncer ? Transformer le Cameroun occidental en territoire occupé ? Ou, comme cela s’est passé partout ailleurs, transformer les postes de police et de gendarmerie et les prisons en autant d’usines où se fabriquent des « radicaux »? Il est temps que la mobilisation internationale autour de la question anglophone s’intensifie.

Dans cette perspective, il est absolument capital que la pression soit faite sur le régime de Yaoundé pour que les communications électroniques soient rétablies. Et qu’un véritable dialogue politique national sur la réforme de l’Etat et sa décolonisation culturelle soit engagé. L’on peut penser ce que l’on veut des limites intellectuelles d’un mouvement qui prétend trouver dans le passé colonial les racines de son identité et un socle pour son futur. Mais tel est le choix effectué par les acteurs locaux. Et ils seront sans doute les premiers à en payer le prix. Pour le moment, il s’agit d’éviter que l’irréparable ne se produise, et que l’ensemble de la région ne rentre dans le cycle résistance-répression-résistance-répression. D’où la nécessité, de la part de ceux et celles qui se font du souci pour les vies humaines, de commencer à hausser le ton.

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