La souveraineté (é)branlée

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« Qu’est-ce qu’il y a de si menaçant dans une foule qui se rassemble ? »

Commentaire à partir de : https://unphilosophe.com/2016/12/19/entretien-avec-judith-butler-la-liberte-de-rassemblement-suppose-que-les-corps-peuvent-se-reunir/

Cette question faussement spontanée oriente les réflexions de la philosophe américaine Judith Butler sur les formes contemporaines d’appropriation de l’espace publique. L’expansion récente des sphères de l’expression libre a profondément transformé les mécanismes de la participation au débat publique grâce aux réseaux sociaux. Les scènes réelles de l’émancipation politique n’en sont pas pour autant restées en friche : rues, édifices publiques, industries et autres camps sont transformés en cadres de la délibération démocratique. Ils font parfois l’objet de conquêtes et de répressions violentes. La ligne de partage sépare généralement les populations civiles d’une part et les dispositifs de contrôle de l’Etat d’autre part. Néanmoins, on ne saurait ignorer les fractures sociologiques et idéologiques inhérentes aux mouvements de masse.

Butler prend en charge le statut précaire de la notion de souveraineté populaire et son implication dans la crise profonde que connait la démocratie. Son propos n’étant pas d’opposer la délibération populaire à la démocratie représentative, elle sonde les calculs et les affects qui président à la subjectivation politique : qui est vraiment « le peuple » ? Cette question n’est pas sans enjeu pour le Cameroun dans un contexte où la sauvegarde de l’unité nationale apparait comme un point d’achoppement entre discours de l’émancipation et revendications souverainistes. Au peuple du Southern Cameroons on oppose le peuple camerounais et vice versa. C’est qu’on l’aurait peut-être vite oublié : la souveraineté populaire ne correspond pas nécessairement à l’organisation politique qui regroupe une population. Autrement dit, il n’y a pas un peuple figé dans les frontières d’un Etat. Ceci n’induit pas que les différentes démarcations du « peuple » soient toutes sans fondements et sans conséquences. La dissolution du peuple est certes une boutade du dramaturge allemand Bertolt Brecht, elle hante encore bien de gouvernantes de nos jours.

Le peuple est donc avant tout une version essentiellement contextuelle de la communauté politique. En ce sens il n’a aucun fondement anthropologique et sa réalité sociologique est mouvante. La proclamation d’un peuple peut avoir des motivations diverses ; elle est très souvent le symptôme d’un profond malaise politique. Dans le cas du Cameroun on n’y perdrait tout à réduire le débat public à la proclamation d’un attachement affectif à la souveraineté nationale ébranlée. Pour la gouverne des éminents veilleurs de la souveraineté, la sentence de Butler est sans appel : « La souveraineté populaire constitue le droit, ou le pouvoir, de se retirer d’un Etat quand il s’avère illégitime. »

Faut-il rappeler que les manifestations en cours au Cameroun se situent dans un contexte global marqué par l’émergence de mouvements subversifs, voire de groupes contestataires qui ont en commun de questionner les fondements même des communautés constituées en sujets politiques. Dans la plupart des cas il s’agit de tentatives de réinvestir la démocratie d’énergies nouvelles. Ceci passe par la redécouverte du corps et du lieu comme facteurs essentiels dans l’articulation du politique. On pourrait même parler ici de la politique au corps à corps, sans pourtant réduire la conflictualité politique aux logiques d’affrontement. Le retour du corps en politique fonde-t-il pour autant un nouvel âge de la barbarie sous le prétexte de la légitime coercition des appareils d’Etat ?

L’intérêt de Butler porte sur deux éléments fondamentaux : une ontologie du politique nécessairement plurielle (constitution du politique par la mobilisation de subjectivités autour d’une cause) et la vulnérabilité du corps politisé. Dès lors, la question inaugurale de Butler a une résonance particulière à la lumière des phobies qui foudroient nos administrateurs depuis quelques années à l’annonce de quelque rencontre de la société civile ou des partis de l’opposition. Que le régime assume ce cynisme érigé en doctrine du Renouveau jusqu’au bout ! Allez, 3/4 heures de spéculations butlériennes pour les candidats au prochain concours d’entrée à l’ENAM ! Pour illustrer l’enjeu du performatif dans la philosophie politique de Butler, quelques esprits livrés aux tourments ne manqueront pas de citer les grandes parades et autres chorégraphies infamantes qui ont perverti l’idée même du « rassemblement » au Cameroun.

De quoi le Cameroun est-il donc le nom ?

N’en déplaise à Butler. « Le Cameroun c’est Le Cameroun ! » répond le peuple d’une seule voix. N’y a-t-il pas dans cet adage quelque chose d’irréductible qui corrompt même le chauvinisme et l’ignorance ? A l’ombre du Char des dieux en flammes s’étale le territoire transcendant, un et indivisible ! Il ne fallait pas moins que le sang vif des fils du pays invisible pour inspirer ces jours-ci toutes sortes d’épiphanie du tricolore ! Disons-le tout net : Cette nouvelle théologie morbide qui fonde La République a amassé assez de crânes ! « Le Cameroun n’est pas le pas Cameroun ! » conteste notre « dernier philosophe » non sans rappeler la nécessité d’inscrire l’imaginaire dans la relation et au confluent des rencontres. Aujourd’hui plus que jamais, ces rencontres sont urgentes.

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