Cameroun : comment sortir de l’impasse ?

Par Achille Mbembe

Professeur d’histoire et de science politique à l’université de Witwatersrand, Johannesburg, Afrique du Sud

 

Pendant très longtemps, le Cameroun a échappé aux radars de l’opinion africaine et internationale.

Dictature à huis-clos caractérise tout autant par son opacité que par sa brutalité, il a su ne jamais faire parler de lui sur la scène mondiale qu’a l’occasion des exploits – intermittents – de son équipe nationale de football – véritable symbole à la fois des énormes potentialités de ce peuple et de l’extraordinaire gâchis érige en principe de gouvernement par une élite vénale et prédatrice, dont une très grande partie, au demeurant, possède des passeports étrangers.

Ce drame à huis-clos de l’un des pays les plus énigmatiques du continent tire progressivement vers sa fin.

Et pour deux raisons.

D’une part, à cause de la confusion entre le cycle politique de la nation, la forme même de l’État et le cycle biologique de l’autocrate, il était naturel qu’au crépuscule de la vie de ce dernier, la vieillesse et la sénilité de l’un frappe presque mécaniquement l’autre.

Au fur et à mesure que s’accélère le déclin du cycle biologique du satrape, la brutalité ne suffira plus à masquer la désuétude du modèle politique, et les conflits découlant de son inadaptation.

Il y a en effet des régimes dont les fondements sont tellement pourris que ces derniers s’affaissent moralement longtemps avant leur chute objective. Une ou deux crises apparemment bénignes – mais mal gérées – suffisent alors à enclencher le processus de décomposition ouverte.

Dans le cas du Cameroun, deux plaies sont ouvertes que nul ne peut désormais cacher – l’enkystement du terrorisme (Boko Haram) dans la zone septentrionale du pays et la défection croissante de l’ex-Cameroun occidental, sur fonds de désordres à présent chroniques sur une grande partie de la frontière avec la Centrafrique.

Deuxième raison justement, ce qu’il faut bien appeler « la crise anglophone » – laquelle pose, au fond, la question très directe de la viabilité de l’État du Cameroun dans sa forme actuelle.

Dans sa forme actuelle, cet État n’est tout simplement plus viable, et il faut passer à autre chose. C’est ce que révèle, au grand jour, la crise anglophone.

À cause de la mutilation de la conscience historique des Camerounais depuis la défaite du mouvement nationaliste, la question dite anglophone est très mal posée aussi bien par ceux et celles qui sont entrés en dissidence que par ceux et celles (y compris dans l’intelligentsia), qui, aujourd’hui, appellent malheureusement à la répression.

Il y a en effet, pour des raisons d’ordre historique et juridique, une « spécificité » de la question anglophone.

Le reconnaitre est un préalable au dénouement du conflit en train de se mettre en place.

Le Cameroun d’après 1961 a hérité de « cultures politiques » et d’imaginaires de l’État et des institutions qui n’étaient pas les mêmes d’un côté comme de l’autre du Mongo.

Idem pour ce qui concerne les rapports entre l’État et la société, l’État et les « corps professionnels et intermédiaires ».

Pour définir les choses simplement, disons que l’on a hérité, d’un côté, d’un modèle « commandiste » (le modèle français) et, de l’autre, un modèle « coopératif » (le modèle britannique).

Au demeurant, le modèle britannique se voulait plus proche des modèles précoloniaux – lesquels privilégiaient justement l’inclusion et accordaient une plus-value au pluralisme. L' »indirect rule » était, de ce point de vue, une formule typique du gouvernement coopératif ou associatif.

L’arbitraire étatique existait comme dans tout projet colonial. Mais il était tempéré par un degré relatif d’attachement à une certaine idée du « farines ».

Ruben Um Nyobe n’aurait jamais été assassiné sous la colonisation britannique. Comme Nkrumah, Jomo Kenyatta et bien d’autres, il aurait sans doute été mis en prison. Mais il aurait été effectivement libéré au cas où son parti venait à triompher lors d’élections qui, sous la colonisation britannique, étaient relativement libres.

La « francophonisation » de l’État, des institutions et de la culture politique sur le modèle colonial du « commandisme » est bel et bien la raison qui a conduit à l’impasse actuelle.

Pour en sortir, il faut donc entreprendre, sciemment, de « dé-francophoniser » l’État, c’est-à-dire, de véritablement le décoloniser.

Telle est l’opportunité quasi-historique que nous présente la dissidence anglophone. Mais elle n’est pas sans ambiguïté.

La dissidence anglophone a choisi de formuler ses revendications en des termes identitaires plutôt que dans des termes relativement plus universels qui auraient permis de revisiter « la question nationale » dans la perspective d’un véritable État panafricain démocratique et multiculturel.

En formulant ses revendications en termes identitaires – et donc à l’intérieur d’un paradigme purement colonial – elle n’a pas su s’attirer la sympathie des citoyens camerounais qui ne se reconnaissent ni dans la « britannité », ni dans la « francité ».

L’on veut bien croire que nos compatriotes d’outre-Mongo auraient de profondes affinités avec les sujets de sa Majesté la Reine d’Angleterre – affinités au nom desquelles ils seraient en droit de revendiquer l’existence, aujourd’hui, d’un État séparé appelé le « Cameroun britannique» !

Mais qu’en est-il des affinités culturelles et historiques qui les relient, bien avant l’épisode colonial, aux sociétés régionales voisines ?

Qu’en plein 21e siècle des Africains projettent de tuer et de se faire tuer au nom de la défense des traditions anglaises ou françaises serait le comble de l’absurdité dans un pays qui compte pourtant des intellectuels parmi les plus respectés du Continent.

Le véritable « problème national » est donc celui de la décolonisation de l’État et de sa radicale démocratisation.

Celle-ci passe par sa « dé-francophonisation » et son remplacement par un nouveau modèle coopératif et non commandiste.

Nous n’avons besoin ni d’un État « francophone », ni d’un État « anglophone », mais d’un État panafricain décolonisé, multiculturel, multinational et démocratique.

Le fédéralisme ou, à défaut, une régionalisation radicale, est la meilleure voie vers ce nouvel État multinational et multiculturel.

Au sein de ce nouvel État multinational et multiculturel, la question dite anglophone trouvera sa solution compte tenu de sa spécificité.

Mais les problèmes structurels de mauvaise gouvernance ou précisément de gouvernement par la négligence et la brutalité (qui affectent toutes les régions du Cameroun) trouveront également un début de solution.

Évidemment, aussi bien l’option fédéraliste que la régionalisation constituent de réels dangers pour l’élite prédatrice incrustée au pouvoir depuis 1958. La satrapie ne fonctionne-t-elle pas grâce à la centralisation des prébendes ?

Mais il faut aller de l’avant au lieu d’investir dans un modèle désuet, qui est devenu une menace potentielle pour la stabilité de la sous-région. Le modèle jacobiniste français a été abandonné par la France elle-même. Il n’y a aucune raison que les Africains demeurent des esclaves du mimétisme.

Ni statu quo, ni séparatisme donc.

Nous sommes obligés d’inventer autre chose.

Maintenant.

Dans l’immédiat, cela suppose de libérer tous les « captifs » raflés lors des ratissages en zone anglophone.

Cela suppose de mettre fin à la tragi-comédie qui consiste à les juger en français devant le Tribunal militaire de Yaoundé sur la base d’une loi de circonstance destinée à faire face aux terroristes de Boko Haram.

Cela suppose de rouvrir les communications électroniques et de mettre fin au blocus digital des provinces anglophones.

Bref, cela suppose de faire passer le Cameroun du statut d’un simple accident géographique à une véritable idée, en droit fil du projet nationaliste et panafricaniste, remis à jour dans les circonstances actuelles.

 

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